MEDIATOR L'Œil


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 | Sujet: EXPOS Mer 26 Mar 2008 - 14:33 | |
| Babylone, capitale des fantasmes
Reine et putain, Babylone fascine, effraie. Trop sulfureuse ? Son histoire est pourtant bien loin de la légende, comme le démontre l’exposition organisée par le musée du Louvre du 14 mars au 2 juin 2008 . Manifestation unique par son ampleur et qui traque le mythe.Catherine Golliau, sourceBabylone, l’orgueilleuse de la tour de Babel, Babylone, la « grande prostituée » de l’Apocalypse de saint Jean... Que n’a-t-on dit et écrit sur l’ancienne reine de l’Euphrate ! En organisant pour la première fois une exposition d’envergure sur cette cité mythique, le musée du Louvre entend réparer une injustice. Celle qui a fait, de l’une des premières mégalopoles du monde, le lupanar de l’Antiquité et le symbole de tous les vices. Ah, les orgies de Sardanapale ! Babylone, Sodome et Gomorrhe...
Pourtant, où sont les hétaïres cravachant le désir sur ces bas-reliefs où défilent des serviteurs hiératiques ? Où est la démesure dans ces délicats sceaux-cylindres, utilisés par les souverains pour raconter leurs exploits ? Ni les objets, ni les oeuvres d’art, ni les textes ne confirment l’image que nous ont donnée la Bible ou les classiques, longtemps nos seules sources d’information. Certes, les rois de Babylone ont eu une fâcheuse tendance à se faire représenter avec les têtes coupées de leurs prisonniers. Certes, leurs dieux sont souvent patibulaires. Au XVIIIe siècle encore, des voyageurs écriront que les ruines de la ville, à 90 kilomètres de la Bagdad actuelle, grouillent de gros serpents, emblèmes de Mardouk, le dieu créateur...
Mais l’Empire babylonien, qui domina la Mésopotamie, fut d’abord un grand législateur, un champion des mathématiques et de l’astronomie, qui inventa la division du cercle en 360 degrés et celle de l’année en douze mois. Le théorème de Pythagore était étudié dans les écoles locales depuis le IIe millénaire en même temps que les tables numériques, les racines carrées et les équations au second degré. « Babylone, c’est l’histoire d’un malentendu » , reconnaît Jean-Jacques Glassner, auteur de « La Mésopotamie » (Belles-Lettres, 2002).
C’est que, dès le premier siècle de notre ère, son alphabet, le cunéiforme, s’est perdu. Il faudra attendre le XIXe siècle pour qu’on puisse à nouveau le déchiffrer et comprendre un peu mieux cette civilisation hors norme. Et quelle histoire ! Dès le XVIIIe siècle avant J.-C., Hammourabi, modèle du souverain idéal et auteur du fameux code, en fait la capitale d’un empire et un centre religieux et culturel qui rayonne jusqu’en Grèce et en Inde. Homère va ainsi s’imprégner de fragments de l’épopée de Gilgamesh, le roi semi-légendaire, pour imaginer l’« Iliade » et « l’Odyssée ». Et sous Nabuchodonosor II (605-562 avant J.-C.) Babylone sera même considérée comme le symbole de l’harmonie du monde, fruit de la puissance de Mardouk. « Cette vision cosmologique est à l’origine de la conception architecturale de la ville », assure Béatrice André-Salvini, conservateur en chef du département des Antiquités orientales au Louvre et commissaire de l’exposition. On découvrira grâce aux fouilles une partie de ce riche décor de briques à glaçure colorée qui émerveilla tant les contemporains et dont une partie est aujourd’hui visible au Louvre.
Paradoxalement, même dominée par l’Assyrie, les Perses ou les Grecs d’Alexandre, Babylone continue de briller. C’était une société où beaucoup de gens savent lire et écrire. On a ainsi retrouvé quelque 24 000 tablettes écrites par des commerçants, dont des lettres d’une femme à son mari en voyage, où elle lui fait part des problèmes du ménage. L’akkadien, la langue de Babylone, et son écriture, le cunéiforme, seront jusqu’aux conquêtes d’Alexandre la lingua franca de la diplomatie, de l’Iran à l’Egypte, comme en témoigne au XIVe siècle avant J.-C., à l’époque de Néfertiti, la correspondance des pharaons.
L’histoire de Babylone est donc d’abord celle d’une mauvaise réputation. Que sait-on d’elle en effet, quand commencent les fouilles, menées à partir de 1899, par les Allemands ? Ce qu’en disent les textes juifs et chrétiens, et les auteurs classiques. Regard biaisé, fantasmatique.
Pour la Bible, dont de nombreux livres ont été écrits alors que l’élite du royaume de Juda était en captivité à Babylone, la ville est avant tout symbole d’orgueil, et son souverain, l’incarnation de l’impiété. La Genèse détourne ainsi le mythe de la tour de Babel. A l’origine, le récit babylonien met en scène l’affrontement de deux souverains. L’un d’eux menace l’autre de muer sa langue en un jargon incompréhensible, ce qui l’empêchera de communiquer avec les dieux et de bénéficier de leur appui. Le récit de la Genèse, lui, prend appui sur l’image de la ziggourat, le temple traditionnel des Babyloniens en forme de tour à étages, et en fait le symbole de la mégalomanie humaine : pour avoir voulu atteindre Dieu, les hommes sont punis et ne peuvent plus communiquer entre eux. L’orgueil mène à la confusion et au désordre : ce n’est pas un hasard si l’histoire fut écrite après la chute de Babylone, battue par les Perses en 539 avant J.-C. Mais les Judéens sont fascinés par leur oppresseur. Non seulement ils se nourriront de ses mythes-le Déluge, la légende de Moïse sauvé des eaux, imitée de celle du roi Sargon II, recueilli par un berger...-mais beaucoup d’entre eux ne rentreront pas à Jérusalem, une fois libérés par les Perses. Ils fonderont à Babylone une communauté brillante, d’où sortira un Talmud mâtiné d’emprunts mésopotamiens.
Le regard des auteurs classiques ne sera pas moins ambivalent : Babylone fascine et effraie à la fois. Par sa taille, d’abord. On s’extasie devant ses fameuses murailles qui semblent embrasser l’univers. Hérodote décrit, non sans admiration, sa chute face au Perse Cyrus : « La ville est si grande [...] les Perses étaient déjà maîtres de la périphérie que les gens du centre ne se rendaient nullement compte de leur situation » (I, 191). Mais les Grecs, qui tiennent à une division claire des sexes, se méfient de ces Babyloniens aux longues barbes et aux robes jusqu’à terre, signe pour eux d’une nature efféminée. Et le même Hérodote assure que chaque Babylonienne doit se rendre une fois dans sa vie dans le temple de la déesse Isthar pour s’offrir à un inconnu. De fait, il semble que, lors de la fête du Nouvel An, la coutume voulait qu’afin d’assurer la fertilité du pays le souverain s’accouplât symboliquement avec la divinité incarnée par sa grande prêtresse...
Les préjugés ont la vie dure. « Dans les années 70 encore, les assyriologues étaient persuadés qu’il existait vingt mots en babylonien pour dire prostituée », raconte Cécile Michel, coauteur des « Débuts de l’histoire » (La Martinière, 2008), remarquable résumé des connaissances actuelles sur le Proche-Orient. D’autant que les auteurs anciens ont tendance à mélanger les noms et les lieux. Babylone est souvent confondue avec Ninive, la capitale du royaume d’Assyrie, bien que celle-ci fût située au nord de la Mésopotamie (Kurdistan irakien actuel).
Et pourquoi les archéologues n’ont-ils jamais retrouvé trace des jardins qui ornaient la capitale de Nabuchodonosor. Ont-ils existé ? Les seules preuves sont à Ninive, où des inscriptions royales et les décors des palais témoignent de l’existence de somptueux jardins dans la capitale assyrienne.
Autre exemple ? Hérodote présente la fameuse reine Sémiramis comme babylonienne... Or elle est assyrienne. Plus tard, l’art nourrira ses fantasmes de ces inexactitudes. Elles donneront des chefs-d’oeuvre, comme « La petite tour de Babel » de Bruegel ou le « Sardanapale » de Delacroix. Un personnage, notamment, attirera l’attention : Balthazar, héros d’un superbe tableau de Rembrandt et d’« Intolérance », le grand film de Griffith. Fils du dernier souverain de Babylone, il a concentré sur sa personne la fascination et la haine vouées à ses ancêtres. Et pourtant il n’a jamais régné. Un fantasme, on vous dit.---------------------------------------------------- Repères- 1894-1593 av. JC : empire paléobabylonien. Règne d'Hammourabi.
- 1595-1155 av. JC : domination kassite.
- Vers 1000 av. JC : Babylone vit à l'ombre de l'Assyrie.
- 612 av. JC : Babylone, alliée aux Mèdes, détruit Ninive, capitale de l'Assyrie. Début de l'Empire néobabylonien.
- 587 av. JC Nabuchodonosor II détruit Jérusalem.
- 539 av. JC : Cyrus le Perse s'empare de Babylone.
- An 75 de notre ère : dernier texte cunéiforme connu.
- 2003. Guerre d'Irak. Le musée de Bagdad est pillé.
- 2004 . Les Américains installent un camp militaire sur le tell Babil, le site de Babylone.
- 2007. Le trafic d'objets d'art babyloniens bat son plein.
---------------------------------------------------- L'exposition
Plus de 400 oeuvres issues d'une dizaine de collections illustrent la réalité et le mythe babyloniens dans cette exposition du Louvre, organisée avec le musée du Proche-Orient de Berlin et le British Museum. Pour la Babylone antique, outre la copie du Code d'Hammourabi, stèle de basalte de plus de deux mètres de hauteur, de nombreux bas-reliefs, dont une mystérieuse déesse de la nuit et un adorant au visage d'or, témoignent d'un art raffiné. De magnifiques panneaux de briques à glaçure-le dragon du dieu Mardouk, un lion de la voie processionnelle qui menait à son temple-illustrent le faste de la ville mythique à l'époque de Nabuchodonosor, et de nombreuses tablettes en écriture cunéiforme témoignent de sa culture et notamment de son développement scientifique. Passionnants aussi, les documents et les tableaux qui entretiennent le mythe, comme ce Nabuchodonosor dans la fournaise illustrant un livre d'al-Biruni ou les multiples peintures et dessins de Babe. |
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